• La monnaie métallique : du bimétallisme au monométallisme

    L’ère des monnaies métalliques

       Les premières pièces métalliques apparaissent  au VII° avant J.C en Lydie, un royaume grec d’Asie mineure. L’inventeur de la monnaie  métallique est le roi Gygès, qui fit fabriquer des morceaux d’électrum (alliage d’or et d’argent) de même forme, avec un poids invariable et une marque. Ces pièces de monnaies facilitèrent les échanges en raison de leur taille réduite. Les rois lydiens firent de fait de nombreuses innovations monétaires, comme l’instauration par Crésus (596 avant J.C.-547 avant J.C.) d’un système bimétalliste, grâce au progrès de la métallurgie désormais capable de séparer l’or de l’argent.

    Ce même roi devint ainsi le premier homme le plus riche du monde (d'où l'expression "riche comme Crésus"). Lorsque les Perses conquirent l’Asie mineure au VI° siècle avant J.C., ils adoptèrent ce système monétaire. Nous avons conservé des souvenirs des premiers temps de la monnaie métallique dans notre vocabulaire : ainsi, l’expression « toucher le pactole » fait référence au fleuve Lydien Pactole, d’où l’on extrayait l’électrum.   La monnaie métallique est toujours couramment utilisée de nos jours, même si elle ne se limite qu’à de petits achats. Son apparition, assez tardive, fut une étape capitale dans l'histoire économique du monde. Elle est devenue de plus en plus fiduciaire (on a confiance dans cette monnaie dont la valeur ne réside pas dans le matériau qui la compose) au fil du temps.

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    Section 1 : le système des étalons parallèles

    Lorsque le grand commerce avec l’orient se rétablira, on verra réapparaître en Europe la circulation de pièces d’or. On peut dire qu’à partir du 13ème s. en Europe, on voit circuler dans la plupart des pays diverses monnaies métalliques.

    Le premier système qui fut mis en œuvre est le système des étalons parallèles.

     

    § 1 Les principes du système

    (1)    Les paiements sont effectués en métaux différents, généralement l’or et l’argent. En France par ex, on utilisait le Louis d’or et l’Ecu d’argent. Ces pièces servaient pour des paiements importants. Pour les petits paiements, on utilisait des pièces de bronze ou de cuivre.

    (2)    La distinction entre monnaie de paiement et monnaie de compte : on retrouve la distinction entre intermédiaire d’échange et unité de compte. Les deux fonctions étaient dissociées. L’unité de compte, la monnaie de compte, était abstraite (« la monnaie imaginaire », Montesquieu). Pendant longtemps en France il y avait deux unités de compte : la livre parisiste (Paris) et la livre tournois (Tours). Avec l’œuvre de St Louis, on a convergé vers une seule unité, la livre tournois. Les étiquettes des produits étaient exprimées en livres tournois. Mais on payait avec des pièces d’or ou des pièces d’argent. Sur le Louis d’or ou sur l’Ecu d’argent n’était pas mentionné le nombre correspondant de livres tournois. Il y avait une dissociation complète entre les deux unités.

    (3)    Un rapport légal entre monnaie de compte et monnaie de paiement : c’était un édit royal qui fixait le montant de livres tournois que valait un écu d’argent ou un louis d’or. Par exemple, un édit royal de 1726 établissait qu’un Louis d’or valait 24 livres tournois. Un Ecu d’argent valait 6 livres tournois. La conséquence est que d’un point de vu légal, cela revenait à fixer un rapport entre l’or et l’argent. Si on s’en tient à l’édit royal, compte tenu des poids respectifs en or et en argent de ces deux pièces, on pouvait déduire qu’1 gramme d’or valait 14,5 grammes d’argent.

    (4)    La frappe des monnaies : pendant longtemps, le droit de frappe est resté morcelé. Un très grand nombre de pièces pouvaient circuler sur un même territoire ; mais peu à peu, la frappe métallique va être centralisée aux mains du Roi et St Louis éliminera ainsi un grand nombre de pièces régionales. Néanmoins, certaines pièces pouvaient circuler en France alors même qu’elles avaient pu être frappées en Espagne ou au Royaume-Uni.

     

    § 2 Le fonctionnement du système

     

    Le système faisait apparaître un grand nombre d’inconvénients :

    -       Complexité

    -       Problème de la coexistence entre un rapport légal fixe et un rapport commercial qui par définition est fluctuant (par exemple en cas de découverte de mine d’or ou d’argent).

    -       Instabilité chronique de la monnaie

    -       Séparation qui permettait au Roi de mettre en pratique des opérations frauduleuses. Les gens considéraient que c’était le Roi ou le Prince qui donnait la valeur de l’or ou de l’argent. Il y avait plusieurs pratiques appelées les « mutations monétaires ».

     

    Plusieurs types de mutations monétaires :

     

    (1)    Imaginons que le Roi pour financer la guerre par exemple, veuille emprunter de l’argent. Il lancerait un emprunt qui est exprimé en livres tournois. Supposons qu’il ait besoin de 30 000 livres tournois. Supposons qu’au moment de l’emprunt, 1écu vaut 6livres tournois. Il faudra alors 5 000 écus d’argent. Ultérieurement viendra le remboursement de l’emprunt. Un nouvel édit royal est prononcé qui stipule qu’un écu vaut 8livres tournois. Il va rembourser 30 000 livres, mais ça correspond maintenant à 3750 écus.

     

    (2)    Consiste à tricher sur le poids ou la qualité des pièces. Sous une fine couche d’or, on fourrait du métal autre que de l’or : technique du fourrage des pièces. Il existait la technique du rognage d’argent.

     

    Ces pratiques ont été courantes : « d’ailleurs, le Roi de France est un grand magicien. Il exerce son empire sur l’esprit de ses sujets il les fait penser comme il veut. S’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor et s’il en a besoin de deux, il n’a qu’à les persuader qu’un écu en vaut deux (…) » Montesquieu.

     

    Si on fait le bilan sur 10 siècles, la livre d’argent a perdu 99% de sa valeur c’est-à-dire 9% Par siècle. Mais incontestablement, on peut dire qu’en raison de tous ces inconvénients, il y avait une instabilité chronique.

     

    Section 2 : le système du bimétallisme

    Après la période très troublée des assignats et de la révolution, un nouveau système est instauré en France avec une loi de mars 1803, la loi de Germinal An XI. En même temps que ce système est mis en place apparaît une nouvelle monnaie, le franc, qu’on appellera le franc germinal.

     

    § 1 Les principes de la loi de Germinal An XI (mars 1803)

     

    3 principes :

    (1)   La confusion des monnaies de compte et de paiement : en effet, la loi de Germinal An XI veut mettre fin au système de l’ancien régime et aux décisions arbitraires des souverains. La monnaie va se libérer, elle va être désacralisée. Cette loi définit une nouvelle monnaie, le franc, par un poids de 5 grammes d’argent au titre de 900 millièmes. Sur la pièce de 5 grammes, à 900/1000 c’est du vrai argent. Néanmoins, par tradition et par principe, on a voulu garder une relation avec l’or et cette même loi avait établi qu’avec 1 kilo d’or au titre de 900 millièmes, on pouvait confectionner 155 pièces de 20 francs. 1 kilo d’or valait 3100 francs. Il y avait la pièce de 1 franc en argent, la pièce de 20 franc en or, la pièce de 5 francs et de 50 centimes en argent.

    (2)   Un rapport d’égal entre les deux métaux : ce deuxième principe découle immédiatement du précédent. Il y a un rapport d’échange légal de 1 à 15,5. 1 gramme d’or s’échange contre 15,5 grammes d’argent.

    (3)   Frappe libre et pouvoir libératoire illimité. La frappe libre signifie qu’à tout moment, les particuliers qui disposent de métal précieux sous forme de bijoux, de lingots, … peuvent aller à l’hôtel des monnaies et convertir ce métal en pièces. A l’intérieur du territoire national, tout citoyen peut se libérer de ses dettes avec ses pièces d’or ou d’argent et nul ne peut refuser d’être payer avec ces pièces.

     

     

    § 2 Le fonctionnement du système

    Ce système, au moins sur une grande partie du XIX s., connaît un grand succès à travers l’Europe et le monde.

    Aux Etats-Unis : jusqu’à la fin du XVIII s. circulait un grand nombre de pièces qui venaient souvent d’Europe. C’est une loi d’avril 1792 qui va instaurer pour l’ensemble des EU une monnaie unique, le $. Dès 1792, elle a une définition bimétallique.

    Au Japon : plus tard, en 1867, c’est le rétablissement de l’empire et on crée une monnaie impériale, le ¥. Par la même occasion, on élimine toutes les monnaies qui existaient jusqu’alors. Il est défini aussi comme bimétallique. 1¥ = 1$.

    En Europe : pratiquement tous les pays vont adhérer au bimétallisme sauf l’Angleterre parce que l’Angleterre est déjà monométalliste or. 

    Ce système va néanmoins se disloquer peu à peu, en particulier sous l’effet de deux crises qui ont fait apparaître une anomalie propre à ce système, « la loi de Gresham ». Cette loi fait apparaître une forme de dysfonctionnement.

     

    A – La loi de Gresham

    Gresham était le chancelier de l’échiquier en Angleterre et il avait remarqué un dysfonctionnement. Cette loi s’énonce ainsi : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». De fait, ce système bimétalliste va rencontrer le même inconvénient que connaissait le système des étalons parallèles : la coexistence d’un rapport d’égal fixé par la loi et d’un rapport commercial fluctuant. Imaginons que dans un pays bimétalliste, à la suite d’une découverte d’un nouveau filon d’argent, il y ait plus d’argent dans le commerce, alors le cours de l’argent va se déprécier, comparativement à l’or en tout cas. Dans ce contexte-là, la mauvaise monnaie (ici l’argent) est celle pour laquelle le rapport commercial est moins favorable que le rapport légal. Dans ce cas, tout le monde va chercher à se dessaisir de la mauvaise monnaie. On va voir de plus en plus circuler ma mauvaise monnaie tandis que la bonne monnaie va être mise de coté et va avoir tendance à disparaître.

     

    Il y a trois raisons qui expliquent ce comportement :

    • La thésaurisation de la bonne monnaie
    • Si on importe des produits de l’étranger, le créancier étranger exigera d’être payé en bonne monnaie. Il y a une fuite de la bonne monnaie vers l’extérieur.
    • Spéculation : supposons en effet que l’or fasse prime sur l’argent. Pourtant, le rapport légal sur le territoire national est de 1 à 15,5. Mais supposons que le rapport commercial soit de 1 à 17. Le cambiste est avisé très rapidement du cours commercial. Le cambiste qui est à Paris et avisé, avec 15,5 grammes d’argent, il va acheter un gramme d’or (application de la loi). Ce gramme d’or, il l’exporte à Londres et sur la place de Londres, il vendra ce gramme d’or contre 17 grammes d’argent. Il aura récupéré plus d’argent.

     

    Cependant, l’exercice de cette loi comporte des limites. Bien sur, la thésaurisation peut s’exercer mais elle a des limites puisque les transactions ordinaires doivent être assurées et pour effectuer de gros paiements, on utilisera le plus souvent le métal or même s’il s’apprécie.

    De même, s’agissant du commerce international, la bonne monnaie va fuir tant que nous serons débiteurs, tant que notre balance commerciale sera déficitaire. Mais si X > I, on aura plus de bonne monnaie.

    Enfin, la spéculation elle-même a des limites car elle n’est pas du tout gratuite. Il y a des frais de transport et d’assurance. L’écart entre le cours commercial et le cours légal doit être supérieur aux frais de transport et d’assurance pour rapporter de l’argent.

    Il y a une condition pour mettre en œuvre la loi de Gresham. Longtemps on a dit que cette loi s’appliquait dès lors que les gens utiliseraient plus d’une monnaie. C’est le cas avec le bimétallisme (or et argent). En réalité, il n’y a pas d’automatisme par lequel l’existence de deux monnaies génère cette loi de façon systématique. En effet, si on regarde les choses attentivement, on s’aperçoit que cette loi a une anomalie. En quelque sorte on dit « Le mauvais produit chasse le bon produit ». Cela signifie que l’on choisirait le mauvais produit pour faire nos échanges. Il y a bien une anomalie. D’où vient cette anomalie ? Elle provient de la coexistence d’un rapport fixe et d’un rapport variable. S’il n’y avait qu’un taux de change fixe, il n’y aurait pas de problème sauf que c’est inconcevable car le marché existe. Le marché de l’or et de l’argent n’a pas de frontières.

    Le contre-exemple nous est donné par la Chine. Elle était bimétalliste mais à sa manière. Il n’y avait pas de loi qui fixait un rapport entre les deux métaux. Seul prévalait le cours commercial. Dans ce cas, il y avait une « anti-loi de Gresham » : « la bonne monnaie chasse la mauvaise ».

    Malgré les succès, ce système va être progressivement abandonné en raison de deux crises.

     

    B – L’abandon progressif du bimétallisme

    Jusqu’en 1850, il n’y a pas de problème majeur, le système fonctionne relativement bien en Europe et un peu partout mais en 1850, on découvre des mines d’or en Californie ainsi qu’en Australie et donc la production d’or augmente alors que celle de l’argent ne bouge pas. L’or va se déprécier. L’or va devenir en quelque sorte une « mauvaise monnaie ». Incontestablement, la loi de Gresham va ici jouer. On assiste à une véritable hémorragie d’or. Il fallait absolument défendre l’or. C’est là que l’on a assisté au premier rapport monétaire européen puisque 5 pays européens bimétallistes, la Belgique, la Suisse, l’Italie, la Grèce et la France, vont créer une union monétaire, l’ « union latine ». Ces pays vont communément adopter deux dispositions pour déprécier l’argent :

     

    -       Abaisser de 900 millièmes à 835 millièmes le titre des pièces d’argent

    -       Supprimer la circulation des pièces d’argent au maximum et en France on a supprimé la circulation de la pièce de 1 franc et de 50 centimes.

     

    Entre 1870 et 1875, le système va subir une deuxième secousse. Cette fois-ci la situation est inverse car on va découvrir des mines d’argent et non plus d’or notamment au Canada ainsi qu’aux EU et là, à nouveau la loi de Gresham va entrer en action et d’une manière extrêmement violente : en 1870, sur la place de Londres, le rapport commercial était de 1 à 31 (double du rapport légal à paris). La spéculation a battu son plein. Les 5 pays de l’union latine ont décidé d’arrêter la frappe de toutes les pièces d’argent (1878).

     

    On va entrer en France dans une période assez bizarre : pendant 50 ans, jusqu’en 1928, la loi de Gresham (système bimétalliste) va continuer de s’appliquer alors même qu’il n’y avait plus qu’un seul métal qui constituait la référence monétaire, l’or. On a appelé cette période le « bimétallisme boiteux ». La France était bimétalliste en droit et en fait elle était monométalliste or. La France ne renoncera officiellement au bimétallisme qu’en 1928 avec la mise en place de la réforme Poincaré.

     

    Section 3 : le système monométalliste

     

    § 1 Les principes

    L’unité monétaire est définie officiellement par le poids d’un seul métal, l’or ou l’argent. Le monométallisme argent a surtout existé dans les pays d’Extrême-Orient (Indochine, Inde, Chine, …). Le monométallisme or se généralisera en particulier dans le monde occidental à la fin du XIX s. même si l’Angleterre l’était déjà depuis el début du XIX s. en France, ce système a été institué en 1928 en même temps que le franc va être redéfini. ce n’est plus le franc Germinal mais le franc Poincaré.

     

     Il se définit par un poids de 65,5 milligrammes d’or au titre de 900 millièmes. Le franc germinal tel qu’il était défini par la loi faisait 322,5 milligrammes d’or. En d’autres termes, le franc Poincaré est dévalué de 80% par rapport à l’or et comparativement au franc germinal.

     

    Dans les faits, il y avait en réalité qu’une seule pièce fabriquée en or, la pièce de 100 francs. La frappe de cette pièce était limitée. Il faut bien comprendre que ce monométallisme or n’a jamais été un système qui a fonctionné à l’état pur. Lorsque cette réforme Poincaré est appliquée, à côté de l’or, on utilisait d’autres instruments monétaires, comme la monnaie divisionnaire pour faire l’appoint (mélange d’alliages de mauvaise qualité) et on utilisait déjà des billets de banque. Même au XIX s. on était déjà familiarisé avec des billets de banque.

     

    Dans les faits, le monométallisme or ne représentait pas grand-chose, mais c’était quelque chose d’absolument essentiel malgré tout car l’or restait et demeurait la référence ultime. Même si les gens utilisaient massivement des billets, ces billets étaient rattachés à l’or. Les billets étaient gagés sur l’or.

     

    La réforme Poincaré a réussi a redonner confiance aux gens dans la monnaie après la première guerre mondiale.

     

    On a continué en France et à travers le monde à rattacher la monnaie à l’or. Après la seconde guerre mondiale, le franc a été rattaché à l’or de manière indirecte, par l’intermédiaire du $ et ce rattachement était aussi important du point de vue de la confiance monétaire. Mais après une décision adoptée par le président Wilson le 15 Août 1971, la convertibilité du $ en or fut supprimée et à partir de cette date, plus aucune monnaie dans le monde n’a été rattachée à l’or ni de manière directe, ni de manière indirecte de sorte que l’or a perdu depuis cette date tout rôle monétaire. L’or est devenu une marchandise comme une autre, dépourvue de tout rôle monétaire et aujourd’hui, nous sommes complètement dans une monnaie artificielle.

     

    Depuis le XIX siècle, il a été particulièrement difficile de gérer les relations entre le billet de banque et le métal précieux. Les systèmes monétaires ont eux même évolué en raison même de l’apparition croissante des billets de banque.

     

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