• La sociologie des sondages

    La sociologie critique des sondages

    La conception exposée précédemment n’est valable que si les sondages sont enregistrés fidèlement à l’opinion publique. Or, c’est ce que conteste la sociologie critique des sondages et pas seulement pour des raisons techniques (exemple : problèmes d’échantillonnage) ni même parce que la formulation des questions serait subjective.

    (Problème de l’échantillonnage : des catégories socioprofessionnelles sont difficiles à atteindre par exemple il sera difficile d’avoir les 10 % de chômeurs dans l’échantillon alors qu’il sera très facile d’avoir les hauts fonctionnaires. Pourquoi ? Car beaucoup de chômeurs vont refuser de répondre aux sondages, et ceux qui répondront ne seront pas représentatifs).

     La sociologie critique les sondages pour une raison plus fondamentale et radicale : l’opinion publique n’existe pas

    Pierre Bourdieu au début des années 1970 et plus particulièrement dans sa conférence de 1972 intitulée « L’opinion publique n’existe pas » (retranscrite dans son livre Question de sociologie). L’opinion publique n’existe pas, et pour être plus précis elle est une création de ceux qui prétendent simplement l’enregistrer. Ce sont les instituts de sondage qui construisent une opinion qu’ils parviennent à imposer ensuite comme étant l’opinion publique. Ils font cela en toute bonne foi, ce qui les rend encore plus convaincant et efficace.

    Ce que la sociologie critique cherche à montrer (dans le prolongement de l’article pionniers de Pierre Bourdieu) c’est que l’opinion publique est un artefact, une construction sociale artificielle produite par les instituts de sondage et diffusée dans l’opinion par les médias.

    Patrick Champagne dans Faire l’opinion, le nouveau jeu politique

    Loïc Blondiot Histoire sociale des sondages

    Ces deux livre montrent que la démocratie participative a pour effet de renforcer l’autorité du pouvoir exécutif, renforcement du pouvoir d’un seul.

    Bourdieu montre que les réunions qui donnent lieu à la démocratie participative, au bout de deux ou trois réunions il y a une baisse de la participation, il ne reste plus que les grands spécialistes.

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    Pourquoi l’opinion publique n’existe pas ? Car les enquêtes d’opinion construisent l’opinion publique de toutes pièces, elles créent l’opinion publique qu’elles prétendent enregistrer et cela dès la phase de la formulation des questions.

    Les réponses aux questions dépendent pour une large part de la manière dont elles sont formulées.

     

    Exemple : « Pensez-vous qu’aujourd’hui l’État s’oriente réellement vers un changement de politique concernant les économies d’énergie ? »

    Si les réponses possibles sont OUI ou NON, on obtient 23 % de OUI.

    Si les réponses sont OUI très sérieusement

                                         OUI mais prudemment

                                          OUI mais de façon ponctuelle

                                          OUI mais de façon incohérente

                                          NON

    Dans ce cas, il y aura 66% de OUI.

    Si on enlève le mot « réellement » dans la question et que les propositions sont OUI ou NON, on obtiendra 60 % de OUI au lieu de 23% : ont produit de l’artefact.

    A partir de la même question, on peut dire que moins du ¼ des Français s’oriente vers un changement de politique concernant les économies d’énergie.

    Soit que plus des 2/3 des Français pensent que l’État s’oriente vers un changement de politique concernant les économies d’énergie.

    Des écarts aussi considérables suffisent à relever tout ce que l’opinion publique construite par les instituts de sondage peut avoir d’artificiel. Ce qu’on enregistre, ce sont des réactions à l’enquête et non pas les opinions qui existeraient en dehors de l’enquête et ce d’autant plus que les questions posées par les instituts de sondage ne sont pas celles que se posent les sondés car les sondés n’ont pas les mêmes préoccupations, ne se pose pas les mêmes questions. En réalité, ce sont les questions que se posent les politologues qui travaillent dans les instituts de sondage ou bien les questions que se posent les clients des sondeurs ou bien les questions que l’on se pose dans les champs politico médiatiques.

    Les questions que l’on pose aux sondés sont des questions qui intéressent des gens intéressés par la politique. Or, par une curieuse inversion de la réalité, on dit « les Français veulent que… » « Les jeunes pensent que… ».

    Ex : en janvier 2005, Chirac avait commandé un sondage. Résultat : « les Français veulent » un référendum pour la ratification constitutionnelle pour l’Europe.

    Ce qui est curieux, c’est que les questions enregistrées sont censées représenter les questions de « monsieur tout le monde » alors qu’elles représentent les préoccupations des sondeurs et de leurs clients. Ceux-ci imposent leurs propres préoccupations, imposent les questions qu’ils jugent intéressantes en les présentant comme les préoccupations de la population.

    Le fait de poser des questions aux individus qui ne se les posent pas, sur lesquelles ils n’ont pas d’avis, sur des questions qu’ils ne comprennent pas toujours, ou encore qu’ils comprennent de façon différente les uns des autres, pose un sérieux problème.

     

    Exemple : « Faut-il réformer le régime des retraites ? » :

    - Est-ce que ça a un sens de mélanger les réponses des jeunes de 18 ans (pas au courant du régime des retraites) et les réponses des personnes âgées (plus au courants car directement concernés) ?

    - Est-ce que ça a un sens de mélanger les réponses de ceux que vivent des minima sociaux et de ceux qui touchent une bonne retraite ?

    - Est-ce que ça a un sens de mélanger les réponses de ceux qui ont un avis précis sur la question et de ceux qui n’y ont jamais réfléchi et qui ont toutes les chances de répondre au hasard ?

    - Est-ce que ça a un sens de mélanger les réponses de ceux qui pensent que réformer le régime des retraites signifie augmenter le montant des retraites et ceux qui pensent que réformer le régime des retraites signifie réduire le montant des retraites ?

    - Est-ce que ça a un sens de mélanger les réponses de ceux qui pensent qu’il faut réformer le régime des retraites pour éviter l’introduction des fonds de pension en France et les réponses de ceux qui pensent qu’il faut faire une réforme pour favoriser l’introduction des fonds de pension ?

    Ce mélange (cette agrémentation statistique) c’est précisément ce que font les enquêtes par sondage. Elles mettent dans les OUI des individus qui ont une opinion sur la question et ceux qui répondent au hasard, les individus concernés et d’autres non, des individus qui ont une interprétation opposée de la question etc… On créé alors l’illusion d’un consensus sur la question alors que les citoyens sont en fait divisés sur le contenu même de la réforme.

    Ce qu’enregistrent les instituts de sondage, ce n’est pas l’opinion des sondés (ce serait beaucoup trop coûteux et compliqué, en effet, le seul moyen d’enregistrer les vraies opinions des Français passerait par l’utilisation de la question ouverte (pas de proposition de réponse)) mais ce sont les réponses que les sondés veulent bien donner aux questions que leur posent les enquêteurs. Questions auxquelles ils ne donnent peut-être pas le même sens que celui qui la pose et qu’ils ne comprennent pas forcément mais auxquelles ils répondent tout de même peut-être pour ne pas révéler l’ignorance ou leur désintérêt face à l’enquêteur. Les réponses sont en général, nombreuses y compris pour des réponses à des questions surprenantes voire aberrantes.

     

    Exemple : dans un sondage la SOFRES posait la question « Croyez-vous que dans les prochaines années le nombre des incendies de forêt ira en augmentant ou en diminuant ? ». Seuls 13 % des personnes sondées étaient sans opinions.

    S’il y a en général tant de réponses y compris à des questions absurdes ou incompréhensives c’est parce que les réponses qui sont demandés se limitent à la désignation de réponse pré codées (OUI, NON, sans opinion).

    Si les sondeurs font tout pour rédiger leurs questions de manière à ce que n’importe qui puisse répondre quelque chose et donc ne pose que « des questions fermées » (questions dont les réponses sont formulées par l’enquêteur) de manière à réduire fortement le taux de non-réponse c’est parce que la valeur d’un sondage dépend du taux de réponses recueillies.

    Mais cette technique précisément parce qu’elle permet aux sondés de répondre à des questions sur lesquelles ils n’ont pas d’opinion, qu’ils ne se posent pas, qu’ils ne comprennent peut-être pas, n’est sans doute pas la meilleure technique pour enregistrer l’opinion publique.

    Exemple : dans un sondage, la SOFRES montre que 95 % des personnes interrogées lors d’une enquête ont une opinion sur le fait de savoir s’il faut alléger ou renforcer la réglementation concernant la protection de l’environnement. Or, dans ce même sondage, seulement 23 % de ces mêmes personnes déclarent connaître cette réglementation.

    L’opinion publique des instituts de sondage apparaît d’autant plus comme une construction artificielle que les réponses font ensuite l’objet d’une interprétation par les politologues, experts, journalistes.

    (Ce ne sont pas ceux qui réalisent les enquêtes commentent les résultats).

    L’interprétation des résultats laisse une marge de manœuvre importante aux commentateurs et permet de conclure dans le sens désiré par eux et donc d’imposer leur propre définition des aspirations de l’opinion publique sous couvert d’une méthode apparemment objective et scientifique de faire prendre leur désir pour ceux de l’opinion publique. Souvent on peut faire dire des choses différentes voire contradictoires aux résultats d’un sondage d’opinion.

    Exemple : un sondage réalisé par la SOFRES commenté par un journaliste du journal le monde est présenté sous le titre « l’inquiétude des Français s’accroît face à la construction de l’Europe ».

    Le même jour, le journal libération commente le même sondage sous le titre « 2 Français sur 3 voient l’Europe en rose ».

    Dans le journal Ouest-France, le lendemain le sondage est commenté sous le titre « Les Français : entre craintes et espoirs ».

    Cet exemple montre que la phase du commentaire est donc importante.

    Ce que montre la sociologie critique des sondages c’est que l’opinion publique que prétend enregistrer les sondeurs n’existe pas et n’est qu’une construction artificielle produite par les instituts de sondage.

    Mais il faut également constater qu’à partir du moment où les instituts de sondage sont parvenu à faire croire (ils y croient eux même, il n’y a pas de manipulation) en la valeur scientifique de leur sondage. Ils font croire que c’est bien l’opinion publique qu’ils enregistrent. À partir de là dans une certaine mesure, cette opinion publique existe ( l’opinion publique est le produit de l’enquête, elle n’existait pas avant) car elle est devenue une réalité sociale dont il faut tenir compte car elle produit parfois des effets importants sur les opinions et les comportements, à commencer sur les opinions et comportements des hommes politiques puisque ceux-ci sont toujours plus obsédés par les sondages et que leur influence sur la campagne électorale n’a fait que s’accentuer au cours du temps. Ainsi, les côtes de popularité classent les candidats par ordre d’importance ce qui produit des effets en chaîne. Ainsi les sondages ouvrent les portes des plateaux télévisés, permettent aux candidats d’obtenir des prêts bancaires, les sondages cassent également des carrières politiques si un candidat n’est pas populaire dans les sondages…

    De même, les termes de la campagne, du programme sont définis en fonction de la supposée opinion des Français avec un effet de renversement circulaire.

    Si les sondages ont contribué à transformer les pratiques et le jeu politique on peut aussi se demander si la publication des intentions de vote modifie le comportement des électeurs.

    Cette question a fait l’objet de multiples débats : juridique, politique, scientifique.

    Une loi du 19 juillet 1977 interdisait la publication des sondages une semaine avant le vote. Cette interdiction était portée par l’idée que le sondage influençait les électeurs. Cette interdiction a contribué au prestige des sondages car cela revenait à prendre l’étude des sondages très au sérieux, à les instituer en mode quasi officiel de l’expression publique. La loi attribue aux sondages la capacité  d’influencer de façon déterminante le choix des électeurs.

    De nouvelles dispositions sont prises en 2002 qui autorisent la publication des sondages électoraux jusqu’au vendredi soir qui précède l’élection. Pourquoi ? Car de plus en plus de gens modifient leur vote jusqu’au dernier moment. Plus du quart des citoyens décident dans l’isoloir.

    Le sondage influe-il sur le vote ? On ne peut pas répondre à cette question de façon certaine. On a prêté aux sondages deux effets (en partie) contradictoires :

    - celui de valoriser le candidat le mieux placé et donc de décourager l’électorat de ses adversaires

    - ou au contraire celui de mobiliser l’électorat du candidat le moins bien placé et de démobiliser ceux qui paraissent assurés la victoire.

    Les hommes politiques craignent donc les bons comme les mauvais sondages.

    En réalité on ne sait pas vraiment quel effet a la publication des intentions de vote sur le comportement et le choix des électeurs.

     

    Conclusion :

    Il y a inévitablement un lien étroit entre la conception scientifique et politique que l’on peut avoir des sondages. Si on considère les sondages comme un instrument efficace permettant d’appréhender scientifiquement l’opinion publique alors on peut aussi les considérer comme un instrument efficace au service d’une démocratisation de la société (sorte de démocratie d’opinion qui permet des formes de démocratie indirecte).

    Si au contraire on considère que les instituts de sondage construisent artificiellement ce qu’ils définissent comme l’opinion publique alors il y a tout lieu de se défier de cette production qui bien loin de renforcer la démocratie contribue à déposséder les hommes de leur véritable opinion ou absence d’opinion au profit d’une soi-disant opinion dont il est probable qu’elle s’inscrira pleinement dans l’idéologie dominante.

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